Premio Ortega y Gasset 2008
Premio Ortega y Gasset 2008
Periodismo Digital

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Yoani Sánchez
Licenciada en Filología. Reside en La Habana y combina su pasión por la informática con su trabajo en el PortalDesde Cuba.

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Generación Y es un Blog inspirado en gente como yo, con nombres que comienzan o contienen una "i griega". Nacidos en la Cuba de los años 70s y los 80s, marcados por las escuelas al campo, los muñequitos rusos, las salidas ilegales y la frustración. Así que invito especialmente a Yanisleidi, Yoandri, Yusimí, Yuniesky y otros que arrastran sus "i griegas" a que me lean y me escriban.

Le Capitole ou la maison des chauves-souris

J’avais réussi à me faufiler par les escaliers lors du départ des travailleurs à la cantine pour engloutir leur déjeuner. C’était l’été 1992 et la tentation de monter jusqu’à la coupole du Capitole avait été plus forte que le panneau “passage interdit” écrit en lettres rouges. En haut, les toiles d’araignée, les étayages et les moulures décrépites alternaient avec des objets couverts de poussière. Du sommet, j’ai regardé vers le bas, où un faux diamant signale le kilomètre zéro du réseau routier national.

Le Capitole de la Havane a été humilié par son passé, puni parce qu’il ressemble tant à celui de Washington et couvert de honte pour avoir abrité -autrefois- le congrès. En tant que symbole de cette république diabolisée par la propagande officielle, l’imposant édifice a connu le destin du châtié. L’Académie des Sciences s’y est installée et a rempli les grands espaces de cloisons, et un musée vétuste, plein d’animaux empaillés a été placé juste en dessous de l’hémicycle. Plusieurs groupes de chauves-souris ont niché à l’intérieur éclaboussant les mursd’excréments et créant des trous dans les fioritures du plafond. Les coins et recoins de la façade se sont transformés en l’urinoir le plus populaire du quartier.

Il y a quelques années, le bruit a couru qu’un millionnaire italien avait fait don de tout un système de lumières pour ce joyau architectural. Peu à peu, les ampoules ont grillé et le colosse de pierre et de marbre a de nouveau sombré dans l’obscurité. A la grande surprise de tous ceux qui le considérions comme condamné, des barrières qui annoncent la restauration du majestueux immeuble viennent d’être installées. Pourvu que les réparations ne durent pas plus que les brèves années de sa construction et que le Capitole puisse être -un jour- le siège du Parlement cubain : un superbe bâtiment destiné à héberger de vrais débats.

Traduction par M. Kabous

Hérauts de la fin

Je saute du lit et dehors, un haut-parleur hurle. Je ne comprends pas ce qu’il dit, je fais ma toilette comme si c’était la dernière fois. Peut-être est-ce le début de la guerre qu’ils ont annoncée tant de fois ces jours derniers. Mon fils fait la grasse matinée et j’ai envie de le réveiller pour le prévenir, mais je ne comprends pas les mots lancés par la camionnette qui déjà s’éloigne vers l’avenue.

Quand donc ceux qui nous terrorisent rendront-ils des comptes ? Ces gens qui ont passé des décennies à agiter devant nous le spectre du cataclysme. C’est bien commode de pronostiquer et de clamer une guerre quand on possède un bunker, des soldats, un gilet pare-balles. Il serait bon que ces hérauts de la fin viennent un peu ici, entre le bourdonnement du porte-voix et un enfant qui ouvre les yeux et demande effrayé : “Maman, qu’est-ce qu’il se passe? Pourquoi il y a tant de bruit?”

Traduction M. Kabous

L’exclusion, la véritable contre-révolution

 

Le terme “révolutionnaire” a aujourd’hui à Cuba un sens très différent de celui que l’on pourrait trouver dans n’importe quel dictionnaire de la langue espagnole. Pour mériter une telle épithète, il suffit de faire montre de conformisme plus que de sens critique, d’opter pour l’obéissance au lieu de la rébellion, de soutenir ce qui est vieux plutôt que la nouveauté. Pour que l’on vous considère comme un homme de la cause, il vous faut savoir gérer le silence convenablement et voir défiler des décisions arbitraires et des excès sans les rapporter aux plus hauts responsables. Ce mot qui autrefois faisait penser à la rupture et aux transformations a connu une involution qui l’a mené à se transformer en simple synonyme de « réactionnaire ». Paradoxalement, ceux qui croient sauvegarder l’essence de la « révolution » sont précisément ceux qui font preuve du plus grand immobilisme politique et en appellent -avec le plus de rancœur- à la punition des réformateurs.

Ces mutations sémantiques, Esteban Morales les a apprises à force d’en être victime. Lui qui, il y a peu de temps encore, jouissait du privilège d’apparaître -en direct- face aux micros des télévisions. Militant du Parti Communiste, universitaire et spécialiste des questions liées aux Etats-Unis, il a eu l’idée dangereuse d’écrire un article contre la corruption. Ses questionnements n’étaient pas axés principalement sur le détournement quotidien de biens, celui qui permet à de nombreuses familles cubaines de tenir jusqu’à la fin du mois, mais sur la déliquescence de l’éthique qui s’est installée au plus haut, dans les groupes de pouvoir, où les malversations se font à tour de bras. Il a eu la malheureuse idée de coucher par écrit le fait « qu’il y ait des gens à des postes du gouvernement et de l’état, qui assurent financièrement leurs arrières, en vue de la fin de la Révolution ». Même s’il s’agit d’une conclusion à laquelle quiconque peut parvenir simplement en regardant le cou épais des gérants, les brillantes voitures Gelly des fonctionnaires du groupe CIMEX ou les hautes grilles qui entourent les maisons des chefs commerciaux, Morales a eu le culot de pointer tout cela depuis l’intérieur du système.

Encouragé par les invitations à pratiquer la critique constructive, à appeler les choses par leur nom et à parler à cœur ouvert, Esteban Morales a cru que son texte serait lu comme le témoignage de la saine inquiétude d’un homme qui veut sauver le processus.  Il a oublié que d’autres, armés des mêmes intentions, avaient déjà été catalogués comme séditieux, manipulés de l’étranger, attirés par les sirènes du pouvoir et déviants idéologiques. Pour moins que ça, des journalistes ont perdu leurs emplois, des étudiants leur place à l’université ; des économistes, des avocats et même des agronomes ont été stigmatisés. Une fois sanctionné par l’éloignement jusqu’à nouvel ordre de sa cellule du PCC, le professeur jadis de confiance a emprunté un chemin dont on sait bien où il commence mais pas où il s’achève. L’expérience montre qu’on ne peut pas faire machine arrière sur le chemin du puni. Les destitués finissent par se rendre compte que ceux qu’ils considéraient comme des « ennemis » ont peut-être été un jour des gens qui ont appris le sens premier du mot « révolution ».

Traduit par M. Kabous

La première gorgée d’eau


Après 134 jours sans nourriture solide et sans même une seule gorgée de liquide, Guillermo Fariñas a porté à ses lèvres un verre en plastique rouge et a bu un peu d’eau. Il était 2h15 de l’après-midi du jeudi 8 juillet et de l’autre côté de la vitre de la salle des soins intensifs où il était traité, les dizaines d’amis qui l’observaient se mirent à applaudir comme s’ils avaient été témoins d’un miracle. Fariñas a gagné une bataille mais il mène encore un dur combat contre la mort, parce que le terrain où ont eu lieu les actions de ce singulier affrontement a été son propre corps, qui est en fin de compte l’unique espace qu’il a trouvé de disponible pour mener à bien sa campagne.
Ses intestins ressemblent maintenant à des tuyaux d’un papier très fragile filtrant des bactéries par les pores, sa veine jugulaire est à moitié obstruée par un caillot qui, s’il venait à se décrocher, pourrait se loger dans le cœur, le cerveau ou les poumons, ou plus exactement dans son cœur, dans son cerveau, dans ses poumons. Il a dû affronter en quatre occasions des infections avec des staphylocoques dorés, et la nuit une douleur aiguë dans l’aine le laisse à peine dormir. Son œsophage parcheminé n’attendait pas cette première gorgée d’eau. Elle lui a produit une douleur si profonde à la poitrine que pendant un instant il a suspecté qu’il faisait un infarctus, mais il l’a supporté en silence. De l’autre côté de sa pièce de verre l’observaient, attentifs, ceux qui pendant des jours avaient soutenu une veille à l’extérieur de l’hôpital, priant pour sa vie, et d’autres qui étaient venus de très loin jusqu’au milieu de l’île pour lui demander de terminer son martyre et pour être témoins de sa victoire. Il n’a pas voulu gâcher la fête à ses joyeux collègues qui applaudissaient le triomphe de sa cause et il a transformé le geste de douleur en sourire.
La famille de Guillermo Fariñas m’a permis de le soigner cette nuit-là, sa première nuit après avoir arrêté la grève de la faim, et lui a consenti que je sois le témoin de sa souffrance, de ses petits travers, de ses fragilités humaines. C’est seulement alors que j’ai découvert le véritable héros de cette journée.
Traduit par Jean-Claude MAROUBY

L’avion de Moratinos

Il y a ces jours-ci beaucoup de spéculations sur la possible libération des prisonniers politiques. La presse officielle, comme toujours endormie entre les chiffres de la croissance et les vieux discours puisés dans les archives, ne confirme ni ne dément ces rumeurs. Une lecture méticuleuse de Granma laisse penser que le chancelier espagnol est venu pour condamner le blocus, parler du changement climatique et essayer de revoir la position commune de l’Union Européenne envers le gouvernement cubain. Si nous nous laissions porter par ce que disent les orateurs à la voix rauque et aux cravates rayées, ici il ne se passe rien… ou presque rien. Mais nous savons tous que quelque chose bouge dans la zone obscure de la diplomatie, sur ce terrain de la haute politique qui se tisse sur le dos du peuple.
Les murmures vont et viennent. Ils ont accolé au mot « libération » un terme aux connotations infâmes : « déportation ». « Les prisonniers partiront directement vers les avions » m’a dit un monsieur qui ne décolle pas les oreilles de la radio, sur laquelle il écoute l’émission interdite du «Nord ». L’expatriation forcée, l’expulsion, l’exil, sont des pratiques courantes pour se défaire des non-conformistes. « Si ça ne te plais pas tu t’en vas » te répète-t-on depuis tout petit ; tu te fais crier « pars et tire-toi » si tu continues à te plaindre ; « pourquoi es-tu revenu ? » reçois tu comme salut si tu oses revenir et continuer à signaler ce qui ne te plait pas. L’habileté à se libérer des non conformistes, la capacité à pousser en dehors de l’île ceux qui s’opposent à eux, nos gouvernants sont très forts pour ça.
Il faudrait que l’avion de Moratinos soit très grand pour pouvoir emporter toux ceux qui dérangent les autocrates de la place. Même un jumbo ne suffirait pas à transporter tous ceux qui potentiellement prennent le risque d’aller en prison pour leurs idées et leurs agissements civiques. Une véritable ligne aérienne avec des vols hebdomadaires serait nécessaire pour emmener ceux qui ne sont pas d’accord avec la gestion de Raoul Castro. Mais il se trouve que beaucoup d’entre nous ne voulons pas partir. Parce que la décision de vivre ici ou ailleurs est quelque chose d’aussi personnel que le choix d’un partenaire ou du prénom de son enfant ; on ne peut pas accepter que tant de cubains se trouvent coincés entre le mur de la prison et l’épée de l’exil. Il est immoral de forcer à l’immigration ceux qui seront peut-être libérés dans les prochains jours.
Une question simple et logique vient à l’esprit quand nous pensons à ce sujet : Ne serait-il pas préférable que ce soient « Eux » que l’on emmène dans cet avion ?
Traduit par Jean-Claude MAROUBY

Pourvu que je ne sois pas sur la liste

J’ai surpris un morceau de conversation entre deux infirmières d’une polyclinique proche de chez moi. « La semaine prochaine ils vont publier la liste…» disait l’une d’elles, tandis que l’autre  portait l’inquiétude sur son visage et répondait quelque chose que je n’ai pas pu entendre. Quelques mètres plus loin un chauffeur de taxi commentait la nouvelle sur son téléphone portable : « je suis sauvé ; il y a un tas de chauffeurs sur la liste, mais moi je n’y suis pas. » Le sujet a commencé à m’intriguer. Bien qu’il y ait beaucoup de listes et d’énumérations dans cette île –nous apparaissons inscrits de force sur certaines, et on ne nous laisse  pas nous montrer sur d’autres- l’une d’elle inquiète particulièrement mes compatriotes. J’ai appris qu’il s’agit de la liste de ceux qui vont perdre leur emploi, des feuilles remplies des noms de ces travailleurs qui sont en trop dans le personnel.

Autour de 25% de la population active actuelle pourrait se retrouver à la rue dans le cadre des réductions de personnel en cours d’application. Certains employés on été avertis une semaine auparavant que leur entreprise n’avait plus d’argent pour continuer à les payer et ils ont été mis au chômage sans la garantie d’un revenu qui leur permettre de survivre jusqu’à ce qu’ils trouvent un autre emploi. Face à l’alternative de rentrer chez eux ou de travailler dans l’agriculture ou le bâtiment, la majeure partie opte pour une immersion dans la vie domestique dans l’attente de nouvelles opportunités. Ils font le calcul qu’en faisant un travail illégal de manucure, ou de préparation de repas sur commande ils peuvent avoir de meilleurs revenus qu’en courbant le dos dans un champ ou en élevant des murs de parpaings.

Le thème des mises à pied est aujourd’hui la préoccupation majeure de tous les cubains, car au moins un membre de chaque famille sera affecté par les coupes de personnel. Pourtant la presse officielle parle seulement des licenciements en Grèce et en Espagne ; elle rapporte les appels à la grève générale à Madrid et la faillite économique à Athènes. Entre temps les rumeurs populaires se nourrissent des histoires personnelles de ceux qui figurent déjà sur les terribles listes. Sur les lieux de travail, les employés s’entassent devant les panneaux muraux, ils parcourent de l’index les listes, s’attendant à tomber sur leur propre nom. Aucun ne pourra sortir dans la rue pour protester contre ce qui lui arrive, ni ne passera à la télévision ; celle­-ci  ne parle que de ce qui se passe à des milliers de kilomètres d’ici.

Traduit par Jean-Claude MAROUBY

L’horreur à partir de la douceur

Par un de ces hasards de la vie, je suis tombée sur les « lettres de Birmanie » de Aung San Suu Kyi dans une librairie de La Havane. Je ne les ai pas trouvées dans une de ces boutiques privées qui commercialisent des livres d’occasion, mais dans un magasin d’Etat qui vend des éditions en couleurs, en monnaie convertible. Le petit exemplaire avec sa photo sur la couverture, était mélangé aux manuels d’aide personnelle et aux livres de recettes de cuisine. J’ai regardé des deux côtés des étagères pour vérifier si quelqu’un avait mis ce livre là juste pour moi, mais les employées somnolaient dans la torpeur de la mi-journée et l’une d’elle chassait les mouches de son visage sans me prêter attention. J’ai acheté la précieuse compilation de textes écrits par cette dissidente entre 1995 et 1996, encore sous l’effet de la surprise de les avoir trouvés dans mon pays, où nous vivons comme elle sous un régime militaire et entourés d’une forte censure de la parole.

Les pages des chroniques d’Aung San Suu Kyi –où se mêlent la réflexion, le quotidien, le discours politique et les interrogations- ont à peine eu le temps de se reposer sur mes étagères. Tout le monde veut lire ses calmes descriptions d’une Birmanie marquée par la peur, mais également immergée dans une spiritualité qui rend plus dramatique sa situation actuelle. En quelques mois –depuis que j’ai lu les lettres- la prose limpide et pleine d’émotion de cette femme a influencé la façon dont nous considérons notre propre désastre national. Cette corde d’espoir qu’elle parvient à tresser avec ses mots a pour résultat un pronostic optimiste sur son pays et sur le monde. Personne comme elle n’a su décrire l’horreur à partir de la douceur, sans que le cri s’empare de son style ni que la rancœur lui monte au visage.

Je n’ai cessé de me demander comment les textes de cette dissidente birmane sont arrivés dans les librairies de mon pays. Peut-être à l’occasion d’un achat en gros, s’est glissée l’innocente couverture sur laquelle une femme de type oriental exhibe derrière son oreille quelques fleurs aussi belles que son visage. Qui sait s’ils ont cru qu’il s’agissait de quelque auteur de fiction ou de poésie qui recréait les paysages de son pays par esthétisme et nostalgie. Probablement ceux qui l’ont mise sous cette couverture ne savaient rien de son arrestation à domicile, ni du prix Nobel de la Paix, tellement mérité, qu’elle a obtenu en 1991. Je préfère imaginer qu’il y a au moins eu quelqu’un de conscient que sa voix arriverait jusqu’à nous. Un visage, des mains anonymes ont précipitamment mis son livre à notre portée, pour qu’en nous rapprochant  d’elle, nous puissions sentir et reconnaître notre propre douleur.

Traduit par Jean-Claude MAROUBY

 

L’art de vivre ensemble

Hier a été une journée de route. Deux heures pour aller à Pinar del Rio et le retour de nuit sur la voie goudronnée qui relie cette ville aux bruits de la Havane. Le vent qui se glisse par la vitre de la portière et met ma coiffure en broussaille, le frisson dans la nuque chaque fois que l’auto heurte un nid de poule et ce sentiment de peur que donne dans la nuit l’autoroute mouillée, ponctuée de postes de contrôle de  police. Mais  j’oublie ces gênes transitoires à l’évocation du patio de Karina envahi par les membres et les amis de la revue « Convivencia » (Vivre ensemble). On annonçait hier soir les résultats du concours organisé par cette publication qui primait les œuvres des catégories essai, scenario audiovisuel, poésie, narration et photographie.

Reinaldo et moi-même faisions partie du jury aux côtés d’Angel Santiesteban, Maikel Iglesias et Orlando Luis Pardo. L’après midi nous avions délibéré sur les textes et images que nous avions pu apprécier de façon séparée pendant plusieurs semaines et dont certaines étaient signées de pseudonymes tirés de la mythologie grecque. A l’ouverture des enveloppes révélant les véritables noms des concurrents, nous nous sommes réjouis de savoir que parmi les personnes primées ils n’y avait pas que des auteurs connus, mais aussi des jeunes qui pour la première fois envoyaient leur travaux à un concours. Vers neuf heures l’annonce des gagnants a été faite publiquement dans l’unique partie du patio que la réforme urbaine n’avait pas confisquée à la famille de Karina. Face au mur élevé il y a quelques mois par les pouvoirs publics les phrases prononcées firent l’effet d’un ciseau ou d’une perceuse auxquels aucune cloison ne résiste. Pendant quelques heures c’est comme si l’affreuse muraille de briques et de tôles de zinc n’avait pas été là, comme si nous l’avions abattue avec des mots.

Gagnants du concours Convivencia :

-          Prix du meilleur livre de contes à Francis Sánchez Rodríguez pour “La sortie”.

-          Prix du meilleur essai à Dimas Castellanos Martí pour “Utopie, menaces et difficultés dans le Cuba d’aujourd’hui ».

-          Prix du meilleur ouvrage de poésie à Pedro Lázaro Martínez Martínez “Ceci n’est pas un art poétique…”.

-          Prix du meilleur guide audiovisuel à Henry Constantin Ferreiro pour “A la fin de l’autre monde”.

-          Prix du meilleur triptyque photographique  à Ángel Martínez Capote pour “Impuissance”.

Traduit par Jean-Claude MAROUBY

 

Les grands-parents reposent dans mon jardin

Une urne de couleur bleutée se détache depuis quelques jours entre les plantes de notre jardin, à quatorze étages de hauteur. Nous n’avons pas encore une idée précise de ce que nous allons faire des cendres de mes grands-parents. Pour le moment elles s’abritent entre les fougères et l’ombre d’un yagruma qui s’étire le long du mur du balcon. Ma mère, après avoir fait appel à plusieurs amis et stimulé « matériellement » les fonctionnaires compétents, a réussi à obtenir la crémation de ses parents qui gisaient dans une tombe publique du Cimetière de Colon. Une fois la crémation faite, le résultat a fini à l’intérieur d’un récipient d’argile sur lequel on note à chaque centimètre qu’il contient les restes d’une personne.

A l’intérieur de l’amphore sont Ana et Eliseo, les deux aïeuls auprès de qui je suis née et j’ai grandi dans un pâté de maisons du Centre de la Havane. Elle faisait la lessive et le repassage pour toute la rue, il travaillait dans les chemins de fer et fumait sa pipe face aux curieuses petites filles que nous étions ma sœur et moi. Tous deux à moitié analphabètes, ils avaient construit une petite famille à coups de battoirs et de savon, de pioche et de pelle sur la voie du chemin de fer. Ils exhibaient tous deux ce mélange de génie et d’autorité qui nous les faisait aimer et craindre à la fois. Ils avaient du sang des Asturies et des Canaries ; c’est peut-être pourquoi « Pépé » se délectait des fêtes paysannes tandis que dans le quartier tout le monde surnommait Ana « la galicienne ». Leurs plus grandes richesses étaient une vitrine et un lit en acajou, et dans la vitrine des verres que nous ne pûmes jamais utiliser car ils étaient seulement là pour décorer le minuscule salon-salle à manger-dortoir.

Le grand père mourut l’année de l’exode du Mariel. Son cœur était capitonné dans la graisse  des rillons de porc qu’il aimait tant. Il est parti en paix laissant Ana vivre sa nouvelle condition de veuve pendant cinq ans. Son départ à elle fut beaucoup plus triste : elle était assise sur la mauvaise chaise dans la cafeteria El Lluera, quand un petit groupe d’ivrognes entra en jetant des bouteilles dont l’une l’atteignit au front. Le temps des grands parents s’acheva rapidement pour nous. Adieu les gâteries, les chaussettes reprisées par des mains adroites et le lait chaud apporté jusque dans le lit. Pendant tout ce temps, je ne suis jamais allée  sur leur tombe parce que le granite gris n’aurait pas pu remplacer les souvenirs que j’avais d’eux. Aujourd’hui, entêtés, ils sont revenus près de moi dans un petit jardin aussi simple et éphémère que leurs propres vies.

Traduit par Jean-Claude MAROUBY       

Quand le savoir devient poussière

Pendant plusieurs jours j’ai fait réviser mon fils en vue des examens de fin de cycle. J’ai dépoussiéré mes notions sur les fonctions quadratiques, les formules de calcul de l’aire totale d’une pyramide et la décomposition factorielle. Après plus de vingt ans à l’écart de ces complexités mathématiques, j’ai reconnecté les neurones dans le but de l’aider à se préparer et m’éviter ainsi de payer le tarif maximum à un professeur particulier. Plus d’une fois pendant ces journées studieuses j’ai été sur le point de renoncer, face à l’évidence que les chiffres ne sont pas mon fort. Mais j’ai résisté.
C’est seulement lorsque Teo est revenu de son examen le plus difficile, en disant qu’il s’en était bien sorti, que je me suis sentie soulagée, car beaucoup de ses camarades d’école risquent de redoubler. La raison en est que, en trois ans d’enseignement du premier cycle, ces étudiants ont vu défiler devant eux trois méthodes d’évaluation différentes. Ils ont également souffert du manque de préparation des soi-disant « maîtres émergeants » et des longues heures de cours assurées par la télévision. Depuis deux semestres, le groupe dans lequel se trouve mon fils n’a pas de professeur d’Anglais ni d’informatique et le programme d’éducation physique consiste à galoper une heure, sans supervision, dans la cour de l’école. Le manque d’exigence et la mauvaise qualité éducative ont conduit les parents à mettre des rustines sur leurs innombrables lacunes de connaissances.
Heureusement l’école de Teo ne fait pas partie des pires. Même si l’odeur des toilettes colle aux murs et sur les vêtements, parce que personne ne veut travailler comme auxiliaire de nettoyage pour un salaire de misère, il y a en tout cas moins d’arbitraire que dans beaucoup de collèges de la Havane. On n’achète pas et on ne vend pas non plus les notes, et ceci est un soulagement car c’est une pratique de plus en plus courante dans les établissements d’enseignement. Les enseignants qu’a eu Teo, bien que mal préparés, sont des personnes de caractère affable, que la communauté des parents a essayé d’aider. En comparaison des problèmes que rencontre une amie avec sa fille dans l’enseignement technique, nous pourrions être satisfaits de la moralité qui prévaut dans l’école secondaire de notre rejeton. D’après ce qu’elle me raconte les relations sexuelles entre adolescentes et professeurs sont devenues la voie habituelle pour réussir une épreuve. Chaque examen est tarifé et peu résistent à l’offre alléchante d’un téléphone mobile ou d’une paire de tennis Adidas en échange d’une note supérieure.
J’ai évité d’aborder cet épineux problème de la détérioration du système éducatif de peur, je le confesse, que mon fils se trouve affecté par les opinions de sa mère. Pendant les trois ans qu’il a passés dans le secondaire, c’est à peine si j’ai glissé quelques critiques sur l’état des infrastructures scolaires, mais maintenant je suis à bout. Ce sont eux les professionnels de demain, les médecins qui seront face à notre corps sur une table d’opération, les ingénieurs qui construiront nos maisons, les artistes qui essaieront de nourrir notre âme avec leurs créations, et cette formation de base lamentable met tout en péril. Nous ne pouvons nous satisfaire de ce que les enfants aient au moins un pupitre et n’errent pas dans les rues à la merci d’autres risques. Entre les murs des écoles ils peuvent développer des vices très graves, des déformations éthiques permanentes, et incuber une médiocrité dans des proportions alarmantes. Aucun parent ne doit rester silencieux face à cela.
Traduit par Jean-Claude MAROUBY